vendredi 15 juillet 2016

Le lecteur du parc 6 - Peines perdues


14 juillet 2016 – midi

- Mais qu’est-ce qui t’prend ? Ca va pas ? Mais… Il n’en est pas question ! Tu peux me couvrir de fleurs, de tout ce que tu veux : même pas en rêve j’accepterais un truc pareil ! Non mais… t’es ouf ou quoi ? Un voile des pieds à la tête ?! Et puis quoi encore ?! Tu vas m’enlever ça tout de suite ! En plus, on n'y voit rien là-dessous, pas moyen de lire ! Nan mais tu m’as vu ? On dirait qu’t’as honte ! T’as peur de quoi ? Qu’on m’enlève ? 

- Eh ho ! Tu te calmes tout de suite et tu me laisses parler ! Il n’est pas question que je te mette un truc sur la tête pour cacher ta beauté. Pas question non plus que je t’empêche de lire, ni de voir tout ce qui se passe autour et encore moins que je te prive du contact avec les autres. Rassure-toi. Mais je dois mettre un peu de brou de noix sur ta chaise qui est très abîmée et je ne voudrais pas de tâcher. C’est juste un tablier un peu trop grand. Rien de définitif, je te rassure. C’est bon ? Tu peux patienter quelques minutes ?
C’est parti. Ca va aller vite…
Là ! Tu vois ? ça ne fait pas mal.

(…)



- C’est fini. Et hop ! Regarde comme ta chaise a fière allure… il ne lui manque qu’un peu de vernis et elle aura presque retrouvé sa jeunesse…
Et puis c’est décidé, je passe la journée avec toi : l’Armée défile sur les Champs-Elysées et ce n’est pas trop mon truc à moi, les gens qui marchent au pas.

- Cool ! On fait quoi ?

- Ben toi, tu lis, comme toujours. Tiens, t’as qu’à lire à voix haute. Ca fait longtemps qu’on ne m’a pas raconté des histoires dans le texte. 

- Mais toi, tu vas faire quoi ?

 - Moi ? Et bien, je vais m’occuper de toi, te distraire. Tiens, je vais peindre des feuilles pour ton arbre et puis, si j’ai le temps, je fabriquerai un cœur pour ta fleur. Je le ferai passe-murailles : c’est important pour les cœurs, de passer les barrières !

Alors je découpais, je peignais, je testais… je ratais, je tentais à nouveau… et je faisais naître des feuilles, des fleurs… et un cœur passe murailles pour la fleur de Yu Man, celle qui fermera son livre.




La nuit suivante, je pensais beaucoup à Yu Man, à tout ce que je devais faire encore pour aboutir ce projet et à tous les textes qu’il me restait à lui donner pour qu’il les offre aux enfants. Je me disais que c’était important de jouer avec les mots, que les mots sont l’alternative à la violence, la clé du vivre ensemble.

Et voilà qu’au matin — ce matin ! — j’apprenais que plus de 80 personnes étaient mortes à Nice, dans la nuit : un camion fou, un attentat au milieu des familles, juste après le feu d’artifice : « Oh ! Yu Man, je crains que nos peines soient perdues. Je t’ai fait naître dans un monde auquel je ne comprends rien. »

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