jeudi 18 juillet 2019

Un été avec Ovide et Char


Étude pour les Métamorphoses d'Ovide. Livre I - 1-25. Encres sur papier 300g. 18x26cm



Étrange coïncidence : il a fallu qu’à la veille de retrouver René Char au milieu du jardin de Coste-Belle, je rencontre à nouveau Ovide. 
J’avais déjà croisé, ensemble, ces deux poètes séparés de 2000 ans, et pourtant voisins en poésie. 
C’était déjà à Coste-Belle… 

Toujours est-il qu'il y a quelques mois, Anne Brissier m’avait conseillé la traduction des Métamorphoses par Marie Cosnay, parues aux éditions de l’Ogre. Comédienne, Anne travaillait une lecture de cet immense poème et était sous le charme de cette “redécouverte”. Elle m’avait même lâché, comme ça, avec sa voix qui n’est qu’à elle : «ce serait chouette si on travaillait ce texte toutes les deux !». 

J’avais quelque part écrit dans un coin de ma tête qu'il faudrait qu'un jour, je dessine les Métamorphoses. Ma pétillante belle-mère aussi me l’avait soufflé à l’oreille. 

(…)

Alors, quand j’eus bouclé les travaux de fin d’année scolaire, quand  la poésie de mon jardin de montagne commença à me titiller sérieusement à l'approche des vacances, j’ai replongé dans le poème ("de la mer") d’Ovide. Dans cette traduction délicieuse, précisément… 

… Mes encres fines en sont sorties de leur boîte !

Cet été, dans l’atelier en plein air, à côté de mes totems, je dessinerai les saisons de mes amants chariens, mais je leur raconterai aussi le « poème sans fin » que les dieux ont fait courir sous la plume d’Ovide. Je crois bien que ça va leur plaire, parce que, ce matin, j’ai lu dans les annexes des Correspondances de Camus et de Char 1946-1959 (folio), ce petit passage de la préface à l’édition allemande des Poésies de René Char, écrite par Albert Camus en 1959.

« [La poésie de René Char] flambait, comme ces grands feux d’herbes qui, dans le pays du poète, parfument le vent et engraissent la terre. Nous respirions enfin. Le mystère naturel, les eaux vives, la lumière faisaient irruption dans la chambre où la poésie s’enchantait jusqu’alors d’ombres et d’échos. On peut parler ici de révolution poétique.
Mais j’admirerais moins la nouveauté de cette poésie si son inspiration, en même temps, n’était à ce point ancienne. »

Bel été à tous !



Etude pour les Métamorphose d'Ovide. Livre I - 26-66. Encres sur papier 300g. 18x26cm

mardi 9 juillet 2019

Les Amants de Coste-Belle - Rameaux de juin


Les Amants de Coste Belle - Juin. Technique mixte sur Bristol A3

"(…)
Là où m'oppressa ma ceinture de neige,
Sous l'auvent rocher moucheté de corbeaux,
J'ai laissé le besoin d'hiver.
Nous nous aimons aujourd'hui sans au-delà et sans lignée,
Ardents ou effacés, différents mais ensemble,
Nous détournant des étoiles dont la nature est de voler sans parvenir.

Le navire fait route vers la haute mer végétale.
Tous feux éteints il nous prend à son bord.
(…)."

René Char. Les Parages d'Alsace, in Le Nu perdu, Gallimard, 1971


Début juin, là-haut, le printemps des Hautes-Alpes avait tout juste un mois. Il était pourtant déjà été, foisonnant, et les herbes hautes dressaient une tendre pudeur autour des amants de Coste-Belle, à deux pas des lys martagon en boutons



J'ai vu les œillets roses, les pissenlits bientôt chauves, les pavots "grands comme des mains ouvertes"… mais pas encore d'aster, ni de rose… et pas encore d'iris. Je suis partie trop vite. Effarée de manquer le spectacle.


Sous le pin et le merisier, deux guitaristes et un chasseur prenaient l'ombre et la brise. Ils sont les comédiens de ce théâtre d'herbes






Je suis, ces temps-ci, l'absente de ce jardin. 
Je ne sais pas si le bois des amants enlacés a craqué sous les chaleurs ardentes de ce début d'été. Je crois que l'orage a grondé et que la pluie a dû glisser sauvagement sur les pentes devenues arides… 
Se peut-il que peut-être, il y eut assez d'eau pour abreuver la terre ?
Que reste-t-il de mes semis ? 

Ah ! s'ils pouvaient m'écrire pour donner des nouvelles !

"Porteront rameaux ceux dont l'endurance sait user la nuit noueuse qui précède et suit l'éclair. Leur parole reçoit existence du fruit intermittent qui la propage en la dilacérant. Ils sont les fils incestueux de l'entaille et du signe, qui élevèrent aux margelles le cercle en fleurs de la jarre du ralliement. La rage des vents les maintient encore dévêtus. Contre eux vole un duvet de nuit noire."
René Char, Le Nu Perdu, Ibid.

Souhaitons-nous un bel été. Il reste des poètes.







vendredi 14 juin 2019

Les Coquelic'arts de Truillot, Festival solidaire et p(art)ageur à Paris XI



Depuis que j'ai mis fin à mes Zap Zap Actus, je suis venue sur ce blog pour vous parler de poésie. En revanche, je n'ai rien dit ou presque des travaux conduits avec le Jardin partagé TruillotPourtant, ils me tiennent à coeur parce qu'ils sont la part la plus concrète de mon engagement citoyen. 
Cette année, ensemble, on n'a pas chômé : on a semé des fleurs d'exils avec Chiara Mezzalama, on a créé de nouveaux bacs pour végétaliser le quartier, on a jardiné dans le Jardin partagé à visée pédagogique qu'on a créé au Jardin Truillot, avec des associations, deux classes de primaire de Pihet et des crèches, Demba a aussi trouvé du boulot, etc.

Mais le truc le plus dingue qu'on a imaginé cette année, c'est d'organiser le festival des Coquelic'arts de Truillot du 20 au 23 juin prochain, pour p(art)ager du son, de la biodiversité, de la poésie et de la solidarité.

Rendez-vous jeudi soir à 19h pour l'ouverture, avec Le Cabinet des névroses de la Cie n°8, proposé par Art'R, spectacle d'art de rue qui interroge nos rapports au monde dans la modernité

Et puis… vendredi, samedi et dimanche :





 



• Le 21 et le 23 juin, nous serons au Jardin Truillot. Au programme : fête de la musique dès le début de l'après-midi vendredi. Le dimanche, on écrira avec la boîte à poèmes de Franck Prévot, on écoutera les sons d'ailleurs joués par les musiciens réfugiés d'Exilophone, on découvrira la parcelle pédagogique et de nouvelles fleurs d'exils, etc.

• Le samedi 22, on pique-niquera ensemble sur plus de 100 mètres de tablée au milieu de la rue de la Folie-Méricourt, et on réfléchira aux enjeux urbains en parcourant le Salon Réinventer la ville devant l'église Saint-Ambroise où se retrouveront plus de 40 acteurs du Paris durable. 
Pendant ce déjeuner du 22 juin, on veut aussi que chacun puisse agir concrètement pour aider les mal logés du quartier et d'ailleurs et on a décidé de lancer un Défi logement aux habitants et aux commerçants du quartier.

Alors, pour sensibiliser nos convives, j'ai récupéré des parcours de vie et des témoignages, notamment auprès de Secours Emploi dont les travailleurs en insertion installeront les tables du 22. Depuis des semaines, tout en terminant les affiches du festival, j'illustre et mets en forme ces témoignages de mal logés et d'engagés solidaires. 
C'est franchement bouleversant ces tranches de vie à galérer dans nos villes. 
On vous attend nombreux avec votre pique-nique.

Si vous voulez soutenir le festival des Coquelic'arts, on n'a pas encore tout à fait bouclé le budget, alors on a ouvert une cagnotte sur Helloasso. C'est par là. Merci.








Rendez-vous à Paris XI - M° Saint-Ambroise, au Jardin Truillot et rue de la Folie Méricourt du 20 au 23 juin.



Spécial dédicace à René Char dont c'est l'anniversaire aujourd'hui.



samedi 27 avril 2019

Les Amants de Coste Belle à Paris, en mai



« Je les avais trouvés enlacés l’un à l’autre, embrassés de brindilles. »
 « Qui étaient-ils ? Qui étaient ces amants que la passion avait cloués ici ? »…

J’avais écrit ça quelque part. J’avais alors un autre nom et j’apprivoisais Coste-Belle.
Cette histoire m’avait tenu deux années, puis encore une autre avec un comparse à tête de scribe qui gardait le verger.

C’était déjà en lisière de verger. C’était déjà des amants. Et c’était déjà envahi de parfums chariens.



Voilà que j’y reviens.
L’an passé, en dessinant l’actu, j’ai contemplé, ahurie, le temps qui court trop vite. J’ai besoin maintenant du Temps long ; celui qui s’étire en dépliant ses membres pour rencontrer ta peau, rassuré de te trouver présent au réveil.

« … Je n’ai plus de fièvre ce matin. Ma tête est de nouveau claire et vacante, (…) », dit René Char qui - bien sûr - a raison.

Loin de Coste-Belle et entre quatre murs, j’ai donc construit pour Paris, un couple d’amants enlacés comme ceux de Coste-Belle : ils en sont la réplique infidèle ; ils racontent autre chose et s’aiment différemment sous la mansarde de mon atelier.
Ils attendent un coin de terre pour planter leurs pieds profondément dans la mousse. 
A Coste-Belle, le printemps a commencé. 

Il était une millième fois, deux amants enlacés embrassés de brindilles…
Deux amants plantés en bac quand ils partent en voyage.



Rendez-vous du 18 au 25 mai 
A l’occasion du Génie du dessin 2019 auquel je participe avec 13 autres artistes pendant une semaine, j'exposerai les premiers travaux de cette nouvelle série et les Amants en bac. 

Pour les amants enlacés qui seront plantés là, la comédienne Anne Brissier viendra lire Lettera Amorosa de René Char, le 19 mai à 17h. A ne pas manquer ! 
Je vous en reparle bientôt.





 A noter : la Galerie du Génie étant en travaux, cette édition du Génie du dessin se tiendra dans l’atelier de Jean Chazy, cour de l’Industrie, Paris XI. Au plaisir de vous y voir.







mercredi 17 avril 2019

Nuit de pariade à Coste Belle




"Au plus fort de l'orage, il y aura toujours un oiseau pour nous rassurer. 
C'est l'oiseau inconnu, il chante avant de s'envoler."


Voilà quelques semaines que le printemps semblait l'avoir emporté sur l'hiver. En ce début d'avril, les fruitiers avaient entamé leur floraison. Des pousses de narcisses avaient pointé leurs boutons ça et là et c'est à peine s'il restaient quelques névés retardataires et ce récalcitrant paquet de neige agglutinée, au pied du toit ouest de Coste-Belle. 

Et puis c'était tombé. Epais. En gros flocons bien lourds qui allaient arracher les dernières branches fragilisées par l'hiver. 
C'était tombé dru. 10, 15, 20, 30, voire 40 cm de neige en une nuit ! De la neige et de l'eau en glaçons ! Des litres et des litres pour la terre assoiffée !
En une dizaine d'heures, la moitié du manteau blanc avait fondu. En moins de deux jours, il ne restait qu'un fin duvet, un voile de neige déchiré par endroits. 
Quelques flocons timides s'étaient encore partagé le ciel avec une pluie frêle, avant de battre en retraite… Et l'hiver avait cédé.

Il n'avait suffit alors que quelques rayons chauds pour ouvrir les narcisses et dès lors c'était parti : les rosiers accouchaient des tous premiers bourgeons, les radicelles vert tendre submergeaient les herbes brûlées, et les fleurs des plates-bandes envoyaient leurs feuilles chlorophylle en éclaireuses vers le soleil. Les merles faisaient la chasse aux dormeurs.

Le premier papillon fit voler le jaune de l'unique pissenlit qui crevait un joint de la terrasse en pierres. Une abeille engourdie peinait à se relever sur la table du jardin. 

Je dessinais, emmitouflée sous le soleil.

Quand vint la soirée - frais prélude -, je gagnais la cheminée.

Ce fut une nuit de pariade pour les Amants de Coste-Belle et la terre a feulé.










Les Amants de Coste-Belle, avril. Nuit de pariade. Technique mixte sur papier, 31x41cm.



A la poésie de René Char, 
aux amoureux de Jean Cocteau 
et aux oiseaux de Marc Chagall

mercredi 6 mars 2019

In Coste-Belle we trust




En janvier dernier, lorsque j'eus terminé les 199 dessins de mes Zap Zap Actus, je me trouvais fort dépourvue.
Certes, j'avais à faire, prise que j'étais par mes engagements associatifs (et graphiques) et par quelques commandes (graphiques aussi). Les Fleurs d'exils m'ont également mangé une bonne partie de mon temps ainsi que quelques autres projets participatifs.
Mais me manquait ce petit aiguillon, ce petit truc qui me fait décoller, me fait sortir de mes gonds en mode jubilatoire : une histoire rien qu'à moi, dans mes petits mondes émerveillés (spéciale dédicace à Donietta et à Polska). 

Comme toujours c'est au jardin de Coste-Belle que m'attendaient les muses, dans ce jardin où sont nées toutes mes plus longues séries, de Seyraq aux Zap Zap actus, en passant par les Errances de mes éphémérales amants et des livres Prescriptum, inspirés par un arbre aux allures de scribe. Déjà, avec ces deux-là, je racontais une histoire autour de totems dérisoires plantés dans la terre fraîche de Coste-Belle - sis au Pays des Ecrins dans les Hautes-Alpes -.


La semaine dernière à Coste-Belle, il faisait comme partout un temps de printemps. 
L'ambiance était propice au déploiement des muses. Le sol était encore couvert d'un blanc que le soleil faisait éclater en millions de micro cristaux de lumière. Les mésanges charbonnières s'en donnaient à cœur-joie juste après que le merle se soit tu, et les lézards cavalaient sur les murs de pierres sèches.

Le son et la température étaient réglés sur le printemps, mes yeux regardaient l'hiver fondre et j'avais hâte de fleurs.

 
Février 2019. de g. à d. : Deux des Matinaux (1 guitariste et un chasseur), les amants de Coste-Belle


Alors je me suis penchée sur les nouveaux totems que j'avais plantés en 2017 en hommage à René Char et qui traversaient leur deuxième hiver. Il y avait là trois groupes : un sujet isolé - Hypnos - un trio composé d'un chasseur et de deux guitaristes - les Matinaux - un couple d'amants. Tous portaient sur leur flanc, une citation du poète. 
Forcément, avec cet air doux, je me suis souvenue de leur dernier printemps et de leur été flamboyant. 

  

Juin 2018. de g. à d. : Hypnos, deux des Matinaux, les amants de Coste-Belle


Je me suis attachée aux amants. 
En trois dessins, je leur dessinais une année climatique d'altitude : hiver, transition, floraison. 
 


Puis en quatre autres plus petits, je détaillais leur hiver. 






Sous le soleil de Coste-Belle, dans cet avant-goût de printemps, une fois encore, "le Temps se fit aimant".
Bonne fin d'hiver à tous.


mardi 1 janvier 2019

Si seulement en 2019… Bonne année




Ce matin j'ai signé le dernier des 199 dessins qui composent mes Zap zap Actus.
199 dessins et un boulot de dingue à traquer depuis un an - jour pour jour - l'info, les gueules, les faits, les répétitions…



Premier trimestre 2018

Deuxième trimestre 2018

Troisième trimestre 2018

Quatrième trimestre 2018



Honnêtement, on n'en sort pas tout à fait indemne. 
Pas seulement à cause de la quantité de travail et de la contrainte de devoir y être chaque jour ou presque, mais surtout parce que 2018 a été une année horribilis et que de m'y plonger m'a donné une nette impression de chaos. Anathèmes, noyades et peste brune, duperies et simplisme… "parfois je me sens pris d'horreur", disait Victor Hugo dans son poème éponyme si souvent cité ici… et je me demande si nous ne sommes pas ridicules, dans ces circonstances, lorsque nous nous souhaitons une bonne année.

Mais Hugo concluait ainsi ce terrible poème :

" Deuil ! guerre ! une euménide en mon âme est éclose ! 

Quoi ! le mal est partout ! Je regarde une rose 

Et je suis apaisé."


Alors si ! Quand même : je vous souhaite à tous une excellente année 2019 !

Parce qu'il y a encore des roses et parce qu'on est des millions à vouloir sauver cette foutue planète ! Pourvu qu'en 2019, il y pousse assez de coquelicots pour étouffer les fumiers ! Quand à moi, je vais continuer à semer des Fleurs d'exils…

Restons aux aguets : vigilants et émus. Très belle année à toutes les belles âmes.