vendredi 11 mars 2016

Printemps des poètes 2 - "Tandis que les crachats rouges de la mitraille" (Rimbaud)



Ce poète-là a le cœur en bordure, l'insolence bravache et la peine abyssale. 
C'est une étoile filante, un éclair, un coup à l'âme. Un maître du suspens poétique qui te promène, léger, dans les "frais cressons bleus" et te plombe au final comme on se prend une balle.
Un amoureux total, un passionné absolu… messager des émois qui vous retournent l'âme, là, vous tout seul, avec votre peine et votre désir, votre jubilation et vos renoncements… Mais un homme que l'homme intrigue, que l'homme fait jouir et désespère ; un chercheur d'éternité. "Et merde aux saisons !", écrivait-il…
Entre chaos de guerre et soif d'absolu, c'est un mélancolique pur jus du XIXe siècle ; et quel nectar ! Dans tout ce fatras, il avait ce génie : celui de savoir nous émerveiller du beau comme du laid, parce qu'en amour, en fait, c'est égal.

On aime à dire qu'il aurait mal fini, vendeur d'armes revenu de tout ? 
Je ne sais pas.
Mais je lis Rimbaud et j'aime, absolument tout.
Ce poème notamment, pour sa mitraille qui saccade, son Dieu qui s'en balance sous une plume badine, et ce "gros sou", enfin, pour qu'on taise les larmes !



Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! Dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…—

Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leurs vieux bonnets noirs
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

1870
Arthur Rimbaud in Poésies

1 commentaire:

  1. Un poète que j'aime, magnifiquement présenté. Un poème que je découvre, il est dans la veine de Le dormeur du val.

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