mercredi 13 juillet 2016

Le Lecteur du parc 5 - "Et que j'aille à la mer !"




J’avais un peu abandonné Yu Man.

J’étais préoccupée par quelque échéance médicale et mes muses n’aiment pas les interférences. C’est à peine si j’avais pu rendre un court hommage aux 200 victimes de l’attentat le plus meurtrier de l’année, sis à Bagdad, et dont on avait trop peu parlé.
Et puis j’étais partie prendre l’air et le large, humer l’iode atlantique et me faire dorloter par ma famille, au milieu de ceux avec lesquels l’enfant que j’étais n’est jamais tout à fait loin.
A mon retour, mes angoisses étaient effacées mais quand je retrouvais Yu, il était triste. D’une tristesse abyssale.

- Tu m’as laissé là, seul avec tes coups de cafard et tes angoisses et moi je prends tout, comme une éponge. Ca fait un mal de chien, tu sais !
Tu aurais dû m’emmener : moi aussi je voulais fuir et voir fleurir ! T’as vu, j’ai pleuré tout un lac !

Je caressais l’épaule de Yu, désolée.
- Je ne pouvais pas, tu sais bien… Tu me vois prendre le métro, puis le train, en traînant ma valise à roulettes et un lecteur assis sur une chaise posée sur mon dos ? Déjà que j’ai bien failli rater le train !
En revanche, j’ai parlé de toi à tout le monde là-bas. D’ailleurs, on te connaissait déjà un peu et on t’envoie le bonjour. Tiens, je t’ai rapporté quelques photos : je suis allée les chercher en montant au parc Mauresque. Ben oui, les parcs c’est ton truc et puis — sait-on jamais — si tu prends goût aux séjours en plein air, on pourra peut-être essayer de te trouver une villégiature à Arcachon. Regarde, c’est sympa non ?














Yu n’avait encore jamais vu la mer. D’elle il ne connaissait que les tumultes et les pétoles d’un bateau ivre, les déluges ovidiens et les bateaux qui ont des jambes. Il croyait que je la lui montrerais cette mer dont il rêvait. Même si, cette fois encore, les réverbères avaient allumé son regard, ma sélection, je le voyais bien, le décevait.
Alors, j’allais chercher des clichés plus anciens que j’avais pris dans un hiver glacial. Je les lui exposais un à un et Yu Man retrouva le sourire :
- C’est comme dans les livres, dit-il, « infusé d’astres ! ». 




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