vendredi 18 mars 2016

Printemps des poètes - 4. Les Matinaux (René Char)


"Les poèmes sont des bouts d'existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le monde nominateur de l'unité."
René Char, Le Rempart de brindilles, in La Parole en archipel,

Je ne pouvais pas terminer ce printemps des poètes autrement qu'avec cette citation. Je ne connais pas de meilleure définition de la poésie et c'est pour cette raison que je l'aime : elle me rassure infiniment, me fournit les recettes du bonheur… et me laisse mauvaise cuisinière !

Je me sens intimidée pour vous parler de René Char. Pas seulement à cause de l'héroïsme discret de ce résistant hors pair, maquisard et provençal, mais parce qu'il me semble chaque jour que sa poésie, son humanisme inébranlable et son regard émerveillé nous manquent infiniment. Comme j'aimerais parfois l'entendre éclairer ce monde de ses paroles lumineuses ! Mais voilà qu'il me tance, comme toujours quand je flanche, et se moque, déçu, de ma nostalgie paresseuse :

"Sur la terre de la veille
La foudre était pure au ruisseau, 
La vigne sustentait l'abeille,
L'épaule levait le fardeau.

Les routes flânaient, leur poussière
Avec les oiseaux s'envolait,
Les pierres s'ajoutaient aux pierres,
Des mains utiles les aimaient.

Du moins à chaque heure souffrante
Un écho devait répéter
Pour la solitude ignorante
Un grêle devoir d'amitié.

La violence était magique,
L'homme quelquefois mourait,
Mais à l'instant de l'agonie,
Un trait d'ambre scellait ses yeux.

Les regrets, les basses portes
Ne sont que des inductions
Pour incliner nos illusions
Et rafraîchir nos peaux mortes.

Ah ! crions au vent qui nous porte
Que c'est nous qui le soulevons,
Sur la terre de tant d'efforts,
L'avantage au vaillant mensonge
Est la franche consolation !"

Cet amour à tous retiré, in Les Matinaux


C'est comme cela avec René Char : tout est nuance, justesse, humilité, honnêteté. Il a pour les petites âmes le même regard ébloui que pour les hautes montagnes et les menus ruisseaux. Il a cette douceur à aimer, à donner… et une colère froide, sûre, implacable qui n'est pas même de la haine. Et le verbe qui va avec.
Lui n'est jamais trop bavard. Il vous laisse trouver tout seul, énigmatique. Le lire, c'est penser, douter, rire, s'émerveiller, se renforcer.

C'est en 2010 qu'il s'est installé dans mon travail, alors que j'écrivais le livre des Errances. J'ai pris la claque méritée. Il n'est pas rare depuis, qu'il musarde dans mon atelier.
Alors forcément, quand j'ai replongé dans ses textes pour écrire ce papier, le poète est venu farfouiller dans les petits bouts de rien qui patientent dans mon antre, en quête de quelque installation future…
Lors, voilà que sur une chaise et un guéridon hors d'usage, j'ai cru le voir poser un de ses Matinaux !
Je ne sais pas si je saurai, mais c'était bon d'y rêver : ce "pur ruisseau" me rendait alluviale…


"Rougeur des Matinaux

(…)

VIII
Combien souffre ce monde, pour devenir celui de l'homme, d'être façonné entre les quatre murs d'un livre ! Qu'il soit ensuite remis aux mains de spéculateurs et d'extravagants qui le pressent d'avancer plus vite que son propre mouvement, comment ne pas voir là plus que de la malchance ? Combattre vaille que vaille cette fatalité à l'aide de sa magie, ouvrir dans l'aile de la route, de ce qui en tient lieu, d'insatiables randonnées, c'est la tâche des Matinaux. La mort n'est qu'un sommeil entier et pur avec le signe plus qui le pilote et l'aide à fendre le flot du devenir. Qu'as-tu à t'alarmer de ton état alluvial ? Cesse de prendre la branche pour le tronc et la racine pour le vide. C'est un petit commencement."
René Char in Les Matinaux




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